Michel Maffesoli aux Assises des services

Les Assises des Services de novembre 2015 ont demandé à Claude Maffesoli, sociologue et penseur de notre société de nous donner des clefs de lecture pour penser et comprendre nos nouveaux usages. Si nos usages ont changé, toutes générations confondues, c’est que nous sommes entrés dans l’ère postmoderne. Les conséquences de ce nouveau paradigme sont nombreuses. La transformation de l’individu en une personne aux identités multiples entraîne la montée des tribus qui « n’ont que faire du but à atteindre, du projet économique, politique, social à réaliser et préfèrent « s’éclater », entrer dans le plaisir d’être ensemble, dans l’intensité du moment, jouir de ce monde tel qu’il est. ». Le rôle renforçateur et accélérateur des nouvelles technologies et des réseaux sociaux est une évidence. Les tribus ne sont pas une mode marketing. Avec l’ère des tribus, nous faisons l’expérience de « la fin d’un monde qui n’est pas la fin du monde. A la société officielle succède une société officieuse, mosaïque de tribus et d’appartenances diverses. »

Si vous n’avez que quelques minutes

Aux Assises des Services de novembre 2015, un invité de marque, Claude Maffesoli sociologue et penseur. Un objectif : penser et comprendre

  • les nouveaux usages (la valeur d’usage ayant remplacé la valeur de possession),
  • les attentes des différentes générations et en particulier des générations Y que l’on prétend à tort individualistes,
  • nos comportements dans un monde où les frontières entre sphère publique et privée sont de plus en plus poreuses.

Si nos usages ont changé, c’est que nous sommes entrés dans l’ère postmoderne. Claude Maffesoli nous donne des clefs de lecture devons tirer toutes les conséquences de la postmodernité :

  •  la transformation de l’individu en une personne aux identités multiples ;
  • la montée des tribus qui « n’ont que faire du but à atteindre, du projet économique, politique, social à réaliser et préfèrent « s’éclater », entrer dans le plaisir d’être ensemble, dans l’intensité du moment, jouir de ce monde tel qu’il est. »
  • et le rôle des nouvelles technologies et des réseaux sociaux qui portent et accentuent cette nouvelle donne.

Ce texte est librement interprété de divers ouvrages et publications de Michel Maffesoli (voir bibliographie) et d’une conférence prononcée aux Assises de services, le 18 novembre 2015.
Il n’engage que ses auteurs. Les citations empruntées à Michel Maffesoli sont en italiques.

Les objectifs des Assises des Services

Au cours de la réunion des Assises de services le 17 novembre dernier a été remis au Ministre Emmanuel Macron le projet de Pacte des services http://www.pacteservices.com/download/Brochure_PacteServices.pdf.
Ce manifeste propose et demande d’en finir avec une vision réductrice services : les faire entrer dans le discours politique et prendre la mesure de leur potentiel en termes de production, d’innovation et de maintien et transformation de l’emploi. 34 patrons d’entreprises de services et 27 fédérations du secteur appellent la France « à prendre le leadership des services en Europe » et font 30 propositions que le GPS, groupement des professions de service espère bien voir reprises au moins en partie dans le projet de loi dit « Macron 2 » ou encore dans la réforme annoncée du droit du travail.
Pour éclairer ces débats, les Assises des services ont convié Michel Maffesoli à faire le point sur les nouvelles attentes de ce qu’il est convenu avec lui d’appeler l’homme postmoderne.

Michel Maffesoli en quelques mots …

Michel Maffesoli (né le 14 novembre 1944 à Graissessac, Hérault) est un sociologue français. Ancien élève de Gilbert Durand et de Julien Freund, professeur émérite à l’université Paris Descartes, Michel Maffesoli a développé un travail autour de la question du lien social communautaire, de la prévalence de l’imaginaire et de la vie quotidienne dans les sociétés contemporaines, contribuant ainsi à l’approche du paradigme postmoderne et du concept de tribu.
Il est par ailleurs
• directeur du Centre d’Etude sur l’Actuel et le Quotidien (CEAQ), laboratoire de recherches sociologique en Sorbonne,
• membre du réseau des Centres de Recherche sur l’Imaginaire,
• Vice-président de l’Institut International de Sociologie
• et Administrateur au CNRS.

Un nouveau paradigme

« Les sociétés se transforment : émiettement du corps social, épuisement des institutions, effondrement des idéologies, transmutation des valeurs. Derrière la société de masse, se profilent désormais les nouvelles figures d’une société exubérante et polymorphe : nous sommes entrés dans l’ère des tribus. »

On assiste ainsi à un changement de paradigme : c’est-à-dire une communauté de pensée, un modèle cohérent de représentation du monde qui installe une grille de lecture et un langage communs.

Selon Michel Maffesoli, la durée de vie d’un paradigme est de l’ordre de 3 ou 4 siècles. Les changements de paradigme sont souvent brutaux, ils aboutissent à des « révolutions dans la vision du monde. » Le paradigme dont nous sortons, ce changement d’époque (qui signifie en grec parenthèse) est celui de l’ère moderne que l’on peut faire remonter à Descartes et qui perdure jusqu’a la moitié du XXème siècle.

La fin de l’ère moderne

Même si la fin d’un monde n’est pas la fin du monde, les fondamentaux de l’ère moderne sont remis en cause.
Pour Michel Maffesoli, la modernité peut être résumée en 5 points :
1. L’individualisme et un « être ensemble » fondé sur le contrat social (Rousseau) ;
2. L’impératif du travail comme réalisation de soi ;
3. Le principe de rationalité qui déshumanise et induit le « désenchantement » du monde (Max Weber) ;
4. La montée de l’utilitarisme ;
5. Le primat du demain (la société parfaite est à venir).

« La principale rupture opérée est la remise en cause du rationalisme de l’homme moderne, « celui d’un homme actif, « maitre de lui » se dominant et dominant la nature », qui va de pair avec la remise en cause du contrat, au déphasage d’une société hier confiante en ses institutions, ses élites et sa représentation politique. »

L’ère postmoderne en 5 points clefs

La société postmoderne se dessine en plusieurs dimensions qui s’ajustent en permanence, dans la cadre d’un « bricolage » au sens positif du terme (Levi Strauss) , à la fois instable et créatif :
1. L’individualisme ne prime plus (contrairement à ce que l’on entend trop souvent, notamment à propos des nouvelles générations) et la personne se trouve dans des identités multiples et dans la communauté, au sein d’une ou plusieurs « tribus » qui peuvent s’imbriquer ;
2. La valeur travail comme accomplissement de soi est remise en cause au profit de la créativité, l’esprit d’entreprise, l’esprit ludique… ;
3. La raison n’est plus universelle et doit composer avec l’émotionnel, le plaisir. Il n’y a plus de pacte rationnel permanent mais un pacte émotionnel par nature éphémère.
4. L’apparence devient le creuset de la socialité : avec le primat de l’image, on assiste à une théâtralisation, une esthétisation de l’existence.
5. On vit dans l’instant présent ou on compose avec le présent.

La révolution de l’individu

« Le monde et l’individu ne peuvent plus dès lors être pensés comme un. Il n’est plus question d’enfermement dans la forteresse de son esprit, dans une identité (sexuelle, idéologique, professionnelle) intangible, mais bien au contraire dans la perte de soi, dans la dépense et dans d’autres processus de déperdition mettant l’accent sur l’ouverture, le dynamisme, l’altérité, la soif de l’infini. »

« Il s’agit là, du glissement de l’individu, à l’identité stable, exerçant sa fonction dans des ensembles contractuels, à la personne, aux identifications multiples, jouant des rôles dans des tribus affectuelles (des affects locaux, particuliers, en situation). »

La notion de tribu

« A la société officielle succède une société officieuse, mosaïque de tribus », terme qui dépasse largement l’usage de plus en plus commun qui en est fait et qui en fait presque une banalité marketing.

Ce n’est pas simplement un problème d’état civil. Certes, les jeunes générations vivent d’une manière paroxystique ces valeurs hédonistes. Mais, par un processus de contamination, c’est l’ensemble du corps social qui est concerné. « Le tribalisme n’est pas le fait d’une tranche d’âge, celle d’une adolescence prolongée. Le parler jeune, se l’habiller jeune, les soins du corps, les hystéries sociales sont largement partagés. Tout un chacun, quel que soit son âge, sa classe, son statut est peu ou prou contaminé par la figure de « l’enfant éternel » (d’autres disent « l’adulescent »)

Un sentiment d’appartenance

« Le tribalisme rappelle empiriquement l’importance du sentiment d’appartenance à un lieu (« le lieu fait le lien », à un groupe comme fondement essentiel de toute vie sociale. Il repose sur le, toujours et à nouveau, besoin de solidarité et de protection caractérisant tout ensemble social. »

Des tribus qui privilégient le principe de plaisir

« Nos tribus n’ont que faire du but à atteindre, du projet économique, politique, social à réaliser. Elles préfèrent « entrer dans le plaisir d’être ensemble, entrer dans l’intensité du moment, jouir de ce monde tel qu’il est. »
L’une de ces nouvelles formes d’appropriation de la vie sociale est la dimension ludique

Une société du spectacle

« Ce qui relevait jusqu’alors du registre de l’intimité peut être mis à nu et en partage médiatique avec la démesure que cela implique nécessairement. L’autre est ainsi devenu accessible dans l’exhibition de soi, à l’exacte mesure du voyeurisme qui nous renvoie notre propre image.

Tout doit être vu, montré, à portée des sens, parce que tout est envisageable, atteignable, puisque rien n’est désormais impossible. »

La technologie et les réseaux portent et amplifient ce nouveau modèle

« Si une définition provisoire de la postmodernité devait être donnée, ce pourrait être : « la synergie de phénomènes archaïques et du développement technologique ».

Internet accentue et matérialise le phénomène de tribu et traduit le besoin de proximité dans un monde devenu horizontal.

« Smartphones, tablettes numériques, écrans tactiles, s’appréhendent en tant que qu’objets d’extension de soi mais aussi d’interpénétration et d’interaction sociale, où la conjonction du réel et du virtuel agit comme la propension à être envers et contre tout. »

Bibliographie

Toutes les contributions des Assises sont disponibles sur le site www.assisesdesservices.com

Patrick Juignet Paradigme scientifique selon Thomas Kuhn. Philosophie, science et société. 2015. [en ligne] http://www.philosciences.com http://www.philosciences.com/Pss/index.php/philosophie-et-science/methode-scientifique-paradigme-scientifique/113-paradigme-scientifique-selon-thomas-kuhn

Michel Maffesoli Le temps des tribus : le déclin de l’individualisme dans les sociétés, Méridien Klinsieck Paris, 1988, Le Livre de Poche, 2000

Maffesoli Michel, Tribalisme postmoderne, Sociétés 2/2011 (n°112), p. 7-16  www.cairn.info/revue-societes-2011-2-page-7.htm. DOI : 10.3917/soc.112.0007.

Michel Maffesoli, Notes sur la postmodernité : Le lieu fait lien, Éditions du Félin, 2003

Michel Maffesoli L’Homme postmoderne, avec Brice Perrier, Paris, Bourin éditeur, coll. « Société », 2012 http://www.assoec.be/index.php/publications/

Pour citer cet article : http://www.scolaconsult.fr/lhomme-postmoderne-lere-des-tribus/

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