Un ouvrage de référence dans l’actualité de la littérature du management des entreprises.

« Le management tourne en rond ». Le regard d’un sociologue des organisations, un temps consultant, qui éclaire (dénonce ?) la pratique managériale d’aujourd’hui et ses limites. Un regard pas toujours indulgent sur l’entreprise et ses acteurs. Une charge contre la méthodologie des business School et du consulting, leur « paresse intellectuelle » et les « prêts à penser » qui les font vivre. Un ouvrage qui interroge les managers et la légitimité du conseil et des consultants.

La faillite de la pensée managériale. Lost in management vol. 2, par François Dupuy
Le Seuil, 2015, 240 p., 20 euros.

L’auteur François DUPUY

Après la Sorbonne en Histoire et Sciences, une triple carrière de :

  • Chercheur dans les années 70 (Centre de recherches en Sciences Sociales du Travail, Centre de Sociologie des Organisations comme chercheur, CNRS).
  • Enseignant : professeur de management (University of California Irvine, Indiana University Kelley School of Business, professeur à l’INSEAD à partir de 2005
  • Consultant dans les années 1990 : créateur du premier cabinet de conseil français uniquement fondé sur la sociologie des organisations (Stratema, puis SMG France), ancien Président de Mercer Delta Consulting France, cabinet spécialisé dans le conseil aux dirigeants pour la conduite du changement entre 2001 et 2005, aujourd’hui conseil indépendant.

Arguments

La thèse de François Dupuy, déjà exprimée dans son premier volume « Lost in management  » est que « le management tourne en rond » et ne parvient à rétablir dans l’entreprise ni la performance, ni le pouvoir, ni la confiance. Les modes se succèdent, un livre de management « révolutionnaire » en chasse un autre, mais les mystères et les obstacles demeurent : « pourquoi une décision prise au sommet ne parvient pas à s’appliquer ? »

A cela, une explication majeure, l’absence de culture et de mémoire qui fait s’en tenir aux évidences ou aux solutions toutes faites, reproduites sans jamais prendre en compte le contexte d’entreprise. Citant Schopenhauer « Bref, peu de gens savent réfléchir, tous veulent avoir une opinion. », François Dupuy lance une charge au canon
contre « l’inculture générale et particulière qui a envahi le monde l’entreprise ». Celle des managers, celle des cadres supérieurs, d’abord : ils ont cette fâcheuse tendance à croire que l’histoire commence avec eux, une

sorte « d’âge zéro  » du management. ». Les grands auteurs en science sociale, les Taylor, Peter, Crozier (son maître) et autres, qui ont pratiqué « l’incertitude pertinente » et interrogés le concret ou les évidences ne sont pas mobilisés, ni même connus, pour penser l’entreprise et le changement.

La faillite managériale dénonce aussi, au chapitre VIII, la pensée « pauvre », « ordinaire » et « paresseuse » des cabinets de conseil et des business School, « les complices de la facilité. »
Les consultants ne sont pas là pour innover, mais pour « diffuser, reproduire des « savoirs standardisés et stéréotypés », qu’ils n’ont jamais inventés mais seulement observés dans le monde même des entreprises où ils évoluent.

Ils savent seulement « modéliser » la réalité, la mettre dans un « ordre pédagogique (…). Ils enferment l’ensemble du système dans le conformisme et le conservatisme, en proposant des benchmarks, « une sorte de « réalité théorique » plaquée sur le « vécu » des entreprises. L’explication : « l’accès à la connaissance ne rapporte pas assez.»

D’après François Dupuy, c’est le modèle économique et social des cabinets qui crée cette « sclérose de la pensée », la nécessité de faire du volume en multipliant les consultants sur une même mission, pour dégager de la rentabilité et en réutilisant les mêmes solutions (les mêmes Power Point !) déjà «sur l’étagère» du cabinet

Discussion

Bravo d’abord pour la très belles phrase en exergue : « la véritable école du commandement est la culture générale. » Charles de Gaulle, Vers l’armée de métier, Berger –Levraut, 1934

Le lecteur découvre dans cet ouvrage un rigoureux travail de terrain qui démontre un fin connaisseur de l’entreprise. Au-delà de son expérience, l’auteur fait preuve d’un grand savoir-faire pédagogique : les notions et les mots font mouche.

Un point d’accord fondamental : le manque de mémoire et de référence théorique dans le domaine de la sociologie des organisations sont une réalité constatée sur le terrain dans notre métier de consultant, quel que soit leur métier ou leur taille. On croit toujours inventer de nouveaux problèmes et de nouvelles solutions alors que l’histoire et les classiques ont tout à nous apprendre.

Une observation pourtant : le jugement sur le conseil est un peu (trop) sévère, surtout venant d’un professionnel qui tente de concilier recherche, enseignement et conseil. François Dupuy a une vraie expérience de consultant et très diverse : création d’un cabinet fondé sur la sociologie des organisations, présidence de Mercer Delta Consulting France, aujourd’hui conseil indépendant. Et sans doute des regrets ou la frustration de n’avoir pas fait entrer la sociologie des organisations dans le patrimoine des consultants…

La vision donnée du conseil est radicale et surtout concentrée sur les pratiques et le business model des grands ou très grands cabinets (Les Big et d’autres…). Elle méconnait pour partie la diversité du monde du conseil et les cabinets, professionnels ou experts qui n’ont pas les mêmes enjeux et process : « boutiques », petits cabinets, conseils indépendants, conseil interne…

Reste un point de convergence incontournable néanmoins : sociologue, chercheurs et consultants n’ont pas les mêmes horizons. Cela a été déjà dit, la recherche et l’enseignement travaillent sur le temps long et leur mode d’évaluation est avant tout « endogène » ? Il est le fait des pairs et se concrétise par la publication d’articles dans les meilleures revues ou d’ouvrages de référence.

Le conseil en revanche travaille sur le court terme ou du moins dans un espace de temps limité et il est sanctionné par l’action et la capacité de transfert à ses clients, même s’il n’est pas responsable de la mise en œuvre.

Ce débat, ce dilemme, nous l‘avons bien connu quand la « greffe » de compétences du grand sociologue Michel Crozier chez Accenture, ex Andersen Consulting n’a pas pris à la fin des années 90.

Un ouvrage à lire !

Lu dans la presse
« Une charge au canon ? La pratique managériale et sa théorisation ont trouvé leur procureur : » « Une œuvre salutaire »
« Une psychanalyse des entreprises »

Autres ouvrages publiés

  • 2011 – Lost in management La vie quotidienne des entreprises du XXIe siècle
  • 2005 – La fatigue des élites, Le capitalisme et ses cadres
  • 2004 – Sociologie du changement Pourquoi et comment changer les organisations Prix Sciences Po Le Monde Syntec du livre de ressources humaines

Bibliographie

Téléchargez l’article en PDF : Bibliographie François Dupuy La faillite du management

Pour citer cet article : http://www.scolaconsult.fr/la-faillite-de-la-pensee-manageriale/